Accueil     Voir aussi la publication de Marianne du 16 Octobre 2004
Détails par Sébastien Fontenelle "un juge au-dessus des lois" Une situation pire en 2014
  PERBEN et les loges
Source : le Nouvel Observateur             Voir pages 94 extrait    94zoom    96   98   100   102

laisse pas de surprendre quand on voit ce qui lui est reproché aujourd'hui noir sur blanc (voir encadrés). Magistrat méritant à la ville, le juge Renard passe également pour un homme modeste, au train de vie ascétique. «  Mes seules distractions sont la marche en montagne et la pèche  », dit-il, précisant volontiers n'avoir jamais acheté une voiture neuve de sa vie, vivre dans la même maison depuis vingt ans et même... se passer de lave-vaisselle ! «  Plus simple que mon mode de vie, ce n'est pas possible  », s'est-il exclamé au cours de l'enquête discipli­naire qui le mène aujourd'hui devant le CSM.

Quand Eric de Montgolfier arrive à Nice, Jean-Paul Renard officie comme doyen des juges d'instruction de la ville. Un poste influent. C'est lui qui attribue les dossiers en cours à tel ou tel magistrat. Incontournable. Renard l'est aussi en maçonnerie. Initié dès le mois de décembre 1991 à la Grande Loge na­tionale de France (GLNF), il est le vénérable des Fils de la Vallée, une loge fondée en com­pagnie de Michel Mouillot, l'ancien maire de Cannes, peu de temps avant que celui-ci soit mis plusieurs fois en examen et même incarcéré un temps pour «  corruption ». Eric de Montgol­fier est rapidement informé de ces liens, qu'il juge pour le moins incongrus, par tous les ma­gistrats et les avocats qui souhaitent le voir «  nettoyer  » la juridiction. Ces derniers lui portent une liste d'affaires enterrées ou de non-lieux étranges. Or nombre de ces "curiosités pénales" ont été traitées par le juge Renard...

ACTE II — MONTGOLFIER PASSE À L'ATTAQUE

Renard s'est-il senti menacé par l'arrivée de l' « incorruptible » Montgolfier ? L'enquête disciplinaire penche pour cette thèse. Car alors que la nomination du médiatique procureur n'est encore qu'une rumeur, Jean-Paul Renard

commence à intriguer pour être muté. Il demande à un avocat niçois, Franck de Vira, apparenté au ministre de la Fonction publique Emile Zuccarelli, d'intervenir en sa faveur pour lui obtenir au plus vite un poste à la cour d'appel à Monaco ou au tribunal de Draguignan. Hélas pour lui, la démarche, formellement prohibée par le statut de la magistrature, n'aboutira pas.

Coincé à Nice, le juge change de pied. Pourquoi ne pas essayer de s'entendre avec le procu­reur ? Un entretien en tête à tête est fixé à l'automne 1999. Mais Montgolfier, qui n'a accepté cette entrevue qu'à la demande pressante du président du tribunal, est bien décidé à croi­ser le fer. Il reproche à Renard son travail dans plusieurs dossiers à l'instruction. Notamment celui d'une affaire de corruption et trafic d'in­fluence. à l'Office public d'Habitation des Alpes-Maritimes (OPAM), dans laquelle le magistrat n'a pas jugé bon d'interroger le prési­dent de l'OPAM, José Balarello, sénateur, vice-président du conseil général. L'entrevue est tendue. Elle vire même au burlesque quand le juge Renard cherche à faire litière des rumeurs qui circulent dans la ville, comme l'histoire de cette montre Cartier que lui aurait offert Anthony Tannourv, un homme d'affaires accusé entre autres d'escroquerie et sur lequel il instruit. «  Constatez vous-même, je ne porte que des Suatch !  », proteste Renard, qui poursuit, pour «  dénonciation calomnieuse  », l'auteur de cette grave accusation.

L'entrevue passée, Montgolfier reste sur ses doutes. Il ne prendra Renard la main dans le sac qu'un an plus tard. Automne 2000, Nice bruit alors d'un nouveau scandale maçonnique : deux «  frères  » policiers viennent de se faire pin­cer pour consultation illégale du casier judiciaire. Ils se servaient de cette base de données professionnelles pour filtrer les candidats à l'ini­tiation (disent-ils !). Le procureur décide de vérifier si des magistrats niçois ne feraient pas la même chose. Bingo ! Il apparaît que le juge

Renard a consulté le fichier une quarantaine de fois pour vérifier le casier judiciaire de divers candidats à la GLNF (dit-il aussi !).

En septembre 2001, Renard est mis en exa­men pour  «  faux et violation du secret professionnel  » par un de ses collègues du tribunal de Nice. Mieux : l'Inspection générale des Services judi­ciaires (IGSJ), que Montgolfier sollicitait depuis son «  débarquement  » sur la Baie des Anges, arrive enfin. Non pas pour enquêter sur le juge Renard, mais sur les dysfonctionnements du tribunal de Nice, selon l'euphémisme consacré. Le procureur est persuadé que cette enquête ne pourra que lui donner raison, il s'engage même à quitter la ville en cas contraire.

ACTE III — RENARD SE REBIFFE

Le conflit entre les deux hommes met le tribunal à feu et à sang. Michel Cardix, l'avocat de Renard, connu pour son combat contre Jacques Médecin et ancien membre influent de la franc-maçonnerie niçoise, s'insurge contre ce procureur qui tente d'instaurer «  un climat vichyste  »... L'ambiance monte encore d'un cran, quelques semaines plus tard, lorsque le même M Cardix se retrouve lui-même mis en examen pour « blanchiment » dans le dossier Tannoury dont il est aussi l'avocat ! Au tribunal, c'est l'ébullition. Des avocats manifestent pour soutenir Michel Cardix, une magistrate du parquet distribue des tracts anti-Montgolfier dans l'enceinte du palais, des pétitions circulent pour appuyer Renard, aussitôt suivies de «  contre-pétitions  »... Pour Montgolfier, le vent tourne. Marilyse Lebranchu, alors garde des Sceaux, demande bien la suspension du juge Renard à cause du «  scandale des fichiers ». Mais en janvier 2002, le Conseil supérieur de la Magistrature ne lui inflige qu'une réprimande.

«  C'est une très grande victoire  », exulte Michel Cardia. Les partisans de Montgolfier, eux, ont une autre explication et pointent l'influence des réseaux maçons au sein même du CSM. Maigre consolation pour le procureur: le juge Renard finit par être muté quelques mois plus tard, à... 22 kilomètres de là, à Antibes.

Mais Montgolfier n'a encore rien vu. Juin 2003, les enquêteurs de l'IGSJ remettent enfin leur rapport. Leurs conclusions sont stupé­fiantes : ils réclament la tète... du procureur ! Constatant « une réelle disproportion entre la suspicion exprimée et les manquements susceptibles d'être finalement retenus, (...) les arisé en cause portent sur des fondements contestables, des interprétations hâtives, voire de simples ragots », notent-ils. En clair, Montgolfier serait un fou furieux para­noïaque. Plus hallucinant encore : le rapport est mis en ligne sur le site intenet du ministère de la Justice, accessible à tous. Du jamais-vu ! La décision a été prise au plus haut, par le cabinet du garde des Sceaux, Dominique Perben.

Dans les jours qui suivent, tous les médias titrent sur le désaveu du procureur. Les faits lui ont donné tort, il doit partir. A bien lire le rapport, pourtant, les pratiques du juge Renard sont également critiquées. Ses relations avec des personnalités du milieu, avec des élus ma­çons impliqués dans des affaires, son «  manque de prudence  »... Presque tous les faits stigmati­sés aujourd'hui par Vincent Lamanda sont énumérés. Seule la conclusion diffère : il
Perben et les Loges
Dominique Perben est-il franc-maçon ? Depuis quelques mois, une liste récente estampillée GLNF ("à prendre avec de multiples pincettes", dit un magistrat pourtant très proche de Montgolfier) circule à Nice : on y lit le nom du garde des Sceaux, inscrit comme membre d'une loge baptisée la Rose et le Réséda, basée à Lyon, où le ministre envisage de se présenter aux prochaines municipales. La tradition maçonnique est an­cienne et vivante dans la capitale des Gaules. Le maire actuel, Gérard Collomb, et plusieurs de ses adjoints ne font pas mystère de leur appartenance au Grand Orient. Faut-il en conclure que Dominique Perben se serait fait initier en vue de son parachutage ? Nous lui avons fait poser la question. Dominique Perben n'a pas répondu, ni pour infirmer ni pour confirmer. Son entourage lyonnais, en revanche, fait savoir que le ministre «  appartient à une tradition chrétienne sociale typiquement lyonnaise qui généralement ne va pas de pair avec la franc-maçonnerie  ». Un adjoint au maire de Lyon, lui-même maçon, imagine que si ce «  bruit  » court, c'est peut-être parce que Dominique Perben a voulu se faire invi­ter en mars dernier à une «  tenue blanche  » au Grand Orient, comme le font très souvent les hommes politiques. M.-F. E.